Mon Enfance

Eddie nous livre une vision personnelle de son enfance.

Considéré comme le plus grand humoriste de sa génération, star sur scène et à l’écran, défenseur infatigable des actions caritatives, coureur, engagé politiquement, icône de mode, humain, Eddie Izzard est tout ça et bien plus encore. Mais qu’en est-il de ses jeunes années ?

EDDIE: Je suis né en février 1962 dans le sud du Yémen. Mon père était un hippie des années 50 avec les cheveux très courts. Il a écrit des essais sur le communisme et d’autres trucs du style quand il avait 16 ans. Il a intégré BP en tant que commis au classement, sans vraiment savoir ce qu’il voulait faire. Une des premières choses qu’il a faites a été de repenser l’intégralité du système de classement, de façon à ce que personne d’autre que lui ne sache où se trouvaient les choses, ce qui me paraît être plutôt bien joué de sa part.

Il s’est retrouvé à accepter ce poste à Aden, ce qui revient un peu à dire : « Je vais sur la lune ». » Encore aujourd’hui, cela fait une trotte ; mais là, c’était les années 50. À l’époque, Aden était une colonie britannique ; BP y avait une raffinerie et ils avaient construit une ville, des routes et un hôpital. Ma mère est partie plus tard, pour devenir infirmière à Aden. Et voilà, deux personnes qui, chacune de leur côté, se disaient : « Putain, je vais sur la lune. » Ils se sont rencontrés là-bas et ont fini par se marier et je suis le deuxième enfant à avoir débarqué.

J’ai un grand frère. Il s’appelle Mark, il a quelques années de plus que moi. On a un film sur lequel on le voit courir en rond, en jouant au foot puis me taper dans l’œil. Il y a une super scène de lui, ma mère et moi, il n’arrête pas de me taper dans l’œil et ma mère n’arrête pas de repousser sa main… Et mon père est de l’autre côté, avec la moustache qu’il portait à l’époque. Le parfait trentenaire. Nous avons quitté Aden en 1963. Quand nous sommes partis, il y a eu une révolution… Il faut que je retourne à Aden. Mon père va nous y emmener et tout nous montrer.

Irlande du Nord, Dents et orteils

Nous sommes allés en Irlande du Nord et nous y sommes restés jusqu’en 1967 ; c’était génial. BP avait une raffinerie à Belfast et nous y allions souvent pour taper sur les machines à écrire électriques. C’était de la science-fiction pour moi. Il devait se passer des trucs politiques sous-jacents, mais j’étais à des années-lumière de tout ça. J’allais à l’école primaire et je buvais des briquettes de lait en mangeant les biscuits qu’on nous donnait aux récrés, je faisais des dessins de notre maison, de Maman, de Papa et d’autres trucs, j’étais dans une bande et on balançait des tas de boue aux voitures qui passaient. Tout était en construction à l’époque et ils passaient leur temps à construire des pavillons, donc on avait pris l’habitude de monter sur les toits et de verser de l’eau dans toutes les bétonnières pour faire durcir le ciment.

Go cartNotre bande était multi-générationnelle, de quatre ans à onze ou douze ans. C’était juste les gamins de cette rue, Ashford Drive à Bangor. Certains ont fini par s’enrôler dans l’armée. Mais c’était une époque formidable. Et ma mère était en vie. Quand j’y retourne, je me souviens de tout. Je me revois demander six pennies pour une glace. Courir comme un débile et me ramasser en m’éclatant la dent de devant. Il y avait du sang et tout et plein de cris, mais c’était plutôt une belle dent, avec des racines en bonnet d’âne. Je l’ai gardée et offerte à mon frère en lui disant que c’était un bouton de manchette fait avec une brique Plasticraft et un ongle de pied. C’est dire à quel point j’étais bizarre. Un banc lui était tombé sur le pied et la même chose m’était arrivée quelques mois auparavant. On avait donc tous les deux des orteils écrasés. Je ne sais pas ce qu’est devenu mon ongle de pied mais le sien a été conservé dans cette boîte et c’est comme ça que je me suis dit que j’allais mettre ma dent et son ongle de pied sur des boutons de manchette et les lui offrir pour Noël. Il était horrifié. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi. Je pense qu’il les a toujours, ces grosses briques Plasticraft, des trucs bleus, un avec un ongle de pied et l’autre avec une dent. Aujourd’hui, je vois ça comme un travail d’une intelligence dadaïste, mais ma carrière artistique a commencé et s’est achevée à ce moment, avec l’expression horrifiée de mon frère.

Sud du Pays de Galles, vélo, Little Chef

Enfin bref. L’Irlande du Nord. Je suis parti en 1967 pour le sud du Pays de Galles, près de Swansea, dans un village qui s’appelle Skewen. C’était très différent de l’Irlande du Nord, toujours verte et pluvieuse. J’y suis retourné quand j’avais 14 ans. J’ai dit : « Je vais aller en vélo du Sussex au Pays de Galles. Je veux perdre du poids. » Mais mon père m’a donné un peu d’argent et une carte des restaurants Little Chef, ce qui était la pire des cartes qu’on pouvait me donner. J’allais en vélo d’un Little Chef à un autre, en mangeant des glaces arrosées de sirop d’érable, et des Fruities à l’orange dans les stations-service, en me pointant dans les fermes en disant : « Je peux dormir dans votre champ ? » Les gens répondaient « Ouaip. Tiens, un peu d’eau. » et j’étais réveillé par des vaches qui regardaient dans la tente et me foutaient une de ces trouilles.

Sur le retour, les odeurs étaient tellement distinctes qu’elles m’ont tout de suite frappé. Il faut savoir que les odeurs industrielles du sud du Pays de Galles sont incroyablement fortes. Et il y avait ce tronçon de la route nationale 48 quand on venait de Cardiff depuis l’autoroute 4. Ça faisait : autoroute, autoroute, autoroute et d’un coup, feu rouge. Feu rouge ?! Un feu rouge sur l’autoroute ! En fait, il y avait juste ce tronçon de route nationale avant de repasser à l’autoroute.

Mais ma mère est morte quand j’y étais. Mars 1968. Ça a été incroyablement dur et ça a tout changé. Avant la mort de ma mère, ils avaient décidé que mon frère et moi devions aller dans un de ces pensionnats, parce que je pense que mon père commençait à voir sa carrière démarrer. Après avoir été à Aden et tout, il avait reçu une promotion.

Ma grand-mère travaillait dans une usine de biscuits et faisait des ménages. Mon grand-père était conducteur de bus. On venait donc vraiment de la classe ouvrière. Ils étaient originaires du nord de Bexhill, dans le Sidley. J’y suis retourné et j’y ai fait des soirées caritatives. Pas d’eau chaude, pas de salle de bain, on prenait les bains en face de la cheminée, les chiottes étaient à l’extérieur… c’est là que mon père a grandi. Il a décidé que mon frère et moi devions aller en pension. Un père seul, c’est un peu la seule option qu’il avait.

Pension, crayons, radio

J’avais donc 6 ans quand je suis parti en pension. Il y avait un gamin de quatre ans qui me faisait pitié : il faisait encore pipi au lit. Je pense que mon personnage enfantin qui apparaît aujourd’hui dans mes sketchs est resté coincé à cette époque. Mais mon frère et moi étions ensemble, ce qui était mieux que d’être tout seul. C’était au sud, à Porthcawl, un établissement qui s’appelait St John's School. Ça ressemble à une île déserte. Il y a des plages par là-bas, plein de dunes. J’y suis d’ailleurs retourné pour un spectacle de rue dans le cadre d’un rassemblement du Parti travailliste ou je ne sais quoi. À Porthcawl, il y avait une fête foraine et un tas d’autres trucs dont je ne soupçonnais pas l’existence. Il y a comme un parfum de camp de vacances, ce qui me paraît plutôt surprenant parce que je ne me souviens pas de tout ça pendant que j’y étais.

Brothers at the beach

J’étais un voyou. Je vendais des crayons gras dans la cour de l’école. « T’as besoin de crayons gras. Comment tu ferais, coincé sur une île déserte ? Comment tu ferais, pour écrire un message. Avec des crayons gras. » En fait, j’ai une sorte de fascination triste pour la vente. Je voulais tenir un magasin. À l’époque, on pouvait avoir une petite boutique avec des trains électriques Hornby, plein de choses dans la vitrine, des céréales Kellogg’s, des boîtes de soupe et tout. On pouvait regarder par la porte et voir des choses se passer à l’intérieur… J’aurais bien voulu pouvoir m’asseoir dans ce magasin. J’aime les supermarchés. J’aime juste me balader dans les allées et voir des nouveaux objets : « De quoi j’ai envie aujourd’hui ? Ooh, ça… » Un peu à la Spinal Tap : « Un magasin de chaussures… Je pourrais en tenir un. »

Nous avions une radio à l’école au Pays de Galles. Je me rappelle y avoir écouté Delilah de Tom Jones et Those Were The Days de Mary Hopkins et c’était un peu comme si ça venait tout droit de Mars. C’était une vieille radio que mon père avait ramenée d’Aden et que j’avais empruntée. En la réglant, on entendait des bruits de l’extérieur. 

À l’école, il fallait parfois aller à l’église le dimanche et pour un enfant de six ans, ça semblait être à des kilomètres, même si c’était juste au bas de la route. Il y avait ce terrain de jeux avec une porte grillagée, où il y avait des marches flippantes qui descendaient vers un puits, où habitait le diable. Enfin, c’est ce qu’on pensait tous. En regardant au fond, on pensait « Mais bordel, ça va où ? » Et il y avait ces dunes et un terrain de camping qu’on traversait à pieds pour aller à la mer, qui était fraîche voire froide et il y avait tout un tas de ces plantes jaunes qui poussent sur les dunes, avec des chenilles dessus.

On n’a jamais vu personne sur le terrain de camping, parce qu’on n’était jamais là pendant les vacances. Il y avait un centre aéré avec des jeux d’arcade. Il y avait aussi un Dalek là-bas et il fallait rentrer dedans et se déplacer avec. On mangeait ces horribles sandwiches, avec ce qu’ils appelaient de la limonade et qui n’en était pas, un truc pas cher. On enterrait nos sandwiches dans le sable tellement ils étaient dégueulasses.

Mauvaise bouffe, Lazenby, course en sac

La nourriture était infecte et j’avais un vrai problème d’alimentation, un palais pas très développé, à vrai dire. Mon frère mangeait indien et moi, tout ce que je pouvais manger, c’était des pommes de terre. C’est pour ça que je voulais rejoindre l’armée parce qu’ils passaient leur temps à éplucher des patates, je me suis dit, « Bah j’aime les patates, du coup… » Cette école servait des macaronis avec du lait chaud. Sérieusement, c’est quoi ce bordel ? Je n’ai jamais vu ça depuis.

Leur meilleur repas, ils nous le servaient quand ils nous emmenaient à la piscine le jeudi. On rentrait et on mangeait saucisse frites, c’était merveilleux. Comme quoi il y avait certains repas qu’on attendait avec impatience … Le thé était obligatoire et j’avais horreur du thé. Mais saucisse frites, c’était le seul repas que je pouvais avaler.

Quand j’étais à l’école à Eastbourne, on faisait des sorties scolaires. Je me rappelle avoir vu Au service secret de Sa Majesté. Je suis vraiment fan du James Bond australien, George Lazenby. J’adore le film dans lequel il joue ; je suis un peu tout seul sur ce coup-là. Mais je défie quiconque de le revoir et de dire ce qui cloche dedans. Les scènes de bagarre sont géniales, avec des effets sonores incroyables, comme s’ils se battaient avec des planches de bois, ce qui donne des sons vraiment intenses. Diana Rigg est fantastique, j’adore les scènes de ski, Telly Savalas, la musique… Je savais que We've Got All The Time In The World pouvait être numéro un. On recevait des points, un système scolaire au mérite, avec des sections. On était tous dans des groupes différents et le groupe qui gagnait le plus de points partait en sortie scolaire. Mon groupe gagnait tous les ans et, tous les ans, je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait. Je n’avais rien à voir là-dedans mais tous les ans, je participais à ces sorties en pensant : « Ouais, cool, mais j’y suis pas vraiment pour grand-chose. » Au service secret de Sa Majesté était le film d’une de ces sorties.

Sack raceÀ sept ans, j’ai participé à une course en sac lors d’une journée sportive. Mon père m’a dit : « Mets tes pieds dans les coins et tu cours. » C’est ce que j’ai fait et j’ai détalé sur la piste. Il y a une photo de moi sur la ligne d’arrivée où je hurle « Ouaiis », j’en avais foutu plein la vue à ceux de derrière. Le gars derrière moi venait de changer sa technique, il était passé des bonds à la course parce que les sacs étaient trop grands et qu’on pouvait faire des enjambées entières dedans. J’ai gagné un ballon de foot bleu. C’était notre travail d’équipe, à mon père et moi.

Papa, Sidley, projecteur

Mon père est quelqu’un de bien. Je pense qu’on se ressemble pas mal. On est tous les deux constipés des émotions ; on ne se réjouit pas trop des évènements parce qu’on a eu notre dose de coups durs et qu’il peut encore nous en tomber sur le coin du nez. En contrepartie, on n’est jamais trop déprimés. On aime bien flâner par-ci par-là, mais on essaye d’être plus nonchalants et intéressants, comme le disait toujours le comédien britannique Billy Connolly.

Maintenant, on travaille parfois ensemble dans le centre social de Sidley, l’endroit où il a grandi. Ma grand-mère a contribué à sa création vers 1949. Quand mon frère et moi étions en maternelle là-bas, elle nous faisait la classe. Ça se trouve à Bexhill, dans l’East Sussex, où Spike Milligan était stationné pendant la guerre. Il était à un poste d’observation en haut de Galley Hill, à attendre les Allemands. J’ai vendu des glaces dans un kiosque en bas de cette colline et je me baladais en vélo pour trouver les endroits où il avait stationné. Le De La Warr Pavilion était l’endroit où je vendais des saucisses, des œufs, des frites et des tasses de thé à des vieilles dames. Spike y avait joué et j’ai fini par y jouer aussi.

J’ai fait un spectacle à Sidley. J’ai pris un projecteur hollywoodien, comme ceux utilisés pour balayer le ciel à la recherche de bombardiers. La dernière fois qu’il y a eu des trucs comme ça à Sidley, c’était en 1942, pendant la guerre. On a eu les autorisations nécessaires, mais la police nous appelait pour nous demander : « C’est quoi ce bordel ? » et tout le monde venait des alentours, parcourant jusqu’à 15-30 kms à cause des lumières dans le ciel. Les gens venaient pour nous demander : « Mais qu’est-ce qui se passe ? On peut venir ? ». C’est chouette de travailler avec mon père, trésorier du centre social.

Eastbourne, Football, Lego

En 1969, on a quitté le Pays de Galles et on est retournés vivre à Bexhill. On est allés à l’école à Eastbourne, encore une pension. La première, c’était St. Bede’s, juste au pied des South Downs. Les Downs ont des falaises très abruptes, avec plein de cratères de bombes parce que les avions britanniques qui rentraient de mission larguaient leurs bombes sur les Downs, puisqu’ils ne pouvaient pas atterrir avec une bombe chargée ou quelque chose comme ça, je sais pas trop. On jouait dans les cratères.

Je faisais beaucoup de foot. À l’époque, je vivais pour le foot. Je m’épuisais à jouer milieu de terrain gauche et droit. J’étais dans l’équipe A. Je n’étais pas le meilleur ni le plus doué, mais j’assurais particulièrement quand notre gardien ne rattrapait pas le ballon et j’étais là pour le renvoyer in extremis le sauver sur sa ligne. Et quand un gars s’avançait en courant avec le ballon et commençait à ramener son pied vers l’arrière pour frapper, je plaçais mon pied et j’expédiais le ballon loin de lui. C’était mon truc, ça. Je n’aurais pas pu frapper au but, même si ma vie en dépendait. En fait, j’avais peur de monter au but, au cas où j’aurais raté un simple tir sur une cage de but vide et que tout le monde veuille me tuer après. Du coup, je faisais les bonnes passes pour que quelqu’un d’autre marque le but. Ils appelaient à voix haute les noms des membres de l’équipe A au rassemblement de l’école les jours de match « OK, prenez vos affaires et allez-y » et on se levait et on sortait. C’était génial. J’adorais ça.

The football teamMais dans la deuxième école d’Eastbourne, ces cons ne faisaient pas de foot. Quelle décision de merde. Ils faisaient du rugby, du hockey et du cricket et seulement au lycée, on avait la possibilité de faire du football. C’était considéré comme la poterie ou les arts martiaux. C’est là que j’ai vraiment abandonné le sport. Mon frère était déjà passé par cette école, donc j’étais au courant. Il fallait l’accepter.

À la fac, je me suis dit que je pourrais me remettre au foot, mais après cinq ans sans pratiquer, les autres joueurs me traitaient comme une merde parce que je n’arrivais plus à toucher une balle. Et ce n’était pas mieux dans les autres sports. Au cricket, la balle essayait toujours de me cogner. J’aimais bien le hockey mais certains mecs avaient le pouvoir de juste regarder le palet et bim ! ça l’envoyait ailleurs. J’ai vraiment travaillé dur pour essayer de devenir bon avec les crosses de hockey et tout ça, mais je n’arrivais pas à tirer comme les meilleurs. Pourtant, à treize ans, j’étais dans les 11 premiers de l’équipe. 14 matchs joués, 11 gagnés, une égalité et deux perdus. J’ai presque joué pour l’équipe de la ville. J’étais remplaçant pour l’équipe. Eastbourne contre Seaford. J’aurais pu jouer.

Mon père nous a dit que la Coupe du Monde 1966 passait à la télévision et il nous disait « Il faut que vous regardiez » et mon frère et moi on répondait « Non ». « Il faut que vous regardiez, c’est la Coupe du Monde, ça fait 3-2, ça fait 4-2… » et on lui répondait toujours « Non » en s’enfonçant des briques Lego dans les oreilles.

Théâtre, clarinette, Belle

Je voulais être joueur de football professionnel. Je ne pensais pas y arriver, parce que je n’avais pas l’air si bon que ça, mais j’adorais ça. Je sais que les gens ont du mal à associer le football avec le transformisme mais le fait est que, il y a surement beaucoup de joueurs et de fans de foot, de militaires, de marins, d’aviateurs ou de conducteurs de chariots élévateurs qui, en fait, sont des travestis en puissance. Ce sont tous des garçons manqués, version masculine. C’est un peu comme des lesbiennes masculines, parce qu’on aime tous aussi les femmes. Mais en s’y mettant à fond, on finit par acquérir des dons féminins.

ClarinetJ’ai essayé de jouer dans des pièces de théâtre à l’école mais je n’ai pas pu parce qu’ils étaient persuadés que j’étais une merde. Peut-être. J’ai auditionné mais je n’ai jamais eu de rôle. J’ai fait de la clarinette, pour de mauvaises raisons. J’ai essayé d’apprendre le piano mais j’ai fini à la clarinette et j’ai dû intégrer l’orchestre de l’école. Ils ont monté une comédie musicale, Oliver ! ou un truc du genre et j’ai dû faire de la maudite clarinette. Le père d’un des gamins de l’école était un acteur semi-professionnel et mon grand moment, c’était de lui tendre son chapeau et sa canne. C’était mon moment : « Oh la vache, je suis presque dans la pièce ! »

Donc, à partir de sept ans, j’ai vraiment voulu jouer et j’ai fait des trucs vraiment bizarres pour y arriver. J’ai fait Joseph and His Amazing Technicolor Dreamcoat. La chorale de l’école avait monté cette comédie musicale et je n’étais pas dans la chorale. Du coup, j’ai traîné avec eux, j’ai porté et poussé des trucs. J’ai fini par intégrer la troupe et j’ai même réussi à avoir un solo. On a fait une version de La Belle et la Bête quand j’avais sept ans et je jouais un gamin de la rue. Tous les gamins de la rue n’avaient qu’une seule réplique « Oh Belle, ne pars pas ». Quand la réplique arrivait, je la disais très vite, avant tout le monde : « OhBelleneparspas ». Tous les autres gamins disaient « Oh… il l’a dit… » C’est comme ça que je me suis approprié la réplique. Je leur ai volé la vedette… Parce que le chœur à sept était un groupe de gamins tous plus abrutis les uns que les autres. « Il y a une étoile… » « Quoi… ? » « Il y a une étoile… » « Quoi… ? » « T’es un berger. » « C’est vrai ? Ah, c’est vrai… »

Grippe, Trebonius, sang

Quand j’avais sept ans, il y a eu une épidémie de grippe, du coup, en plus d’être dans La Belle et la Bête, j’étais aussi un berger. J’étais dans deux pièces. J’étais un berger vedette. Après ça, j’ai eu moins de rôles. Je n’arrivais pas à me faire une place dans les grandes comédies musicales, Pirates de Penzance, ni aucune autre.

On stage

Ils ont monté Jules César et j’ai joué Trebonius. De tous ceux qui conspiraient contre César, le plus ennuyeux, c’était Trebonius. Déjà, parce que son nom ressemble à « trombone » et puis parce qu’il y a une ligne qui fait :

OMNES

Voyez, Trebonius connaît ses marques, voyez comme il mène Marc Antoine au loin pour que Marc Antoine ne soit pas là quand les choses se compliquent avec César et qu’on le plante avec les dagues en plastique avec la seringue de sang attachée. Du coup, pas de dague en plastique pour Trebonius. Pas de seringue de sang. Ce con reste planté dans les coulisses au moment le plus intéressant du spectacle.

Je n’étais pas sur scène. Je suis dans les coulisses avec Marc Antoine qui disait « Ah, ils le font avec les vieilles dagues en plastique ». Il y a dix conspirateurs et neuf d’entre eux sont sur scène, à poignarder Jules César et il en reste un dans les coulisses.

Putain, je suis pas là.

Ils prenaient des photos pendant les répétitions costumées et il y avait tous les conspirateurs avec leurs dagues en plastiques, sauf un gosse, avec sa seringue pleine de sang face à l'objectif. Un gosse qui s'appelait Caldwell et qui a été... tué.

Rires, accents, explosions

Finalement, j’ai réussi à intégrer quelque chose. J’ai toujours aimé la comédie et quand j’avais douze ans, j’ai commencé à faire rire. On a fait cette revue, dans le cours de monsieur Sam Grey. Il était un peu différent. D'après ce qu'on en savait, il s'était marié et il avait prévu un tour d'Amérique du Sud en moto, qu'il a fait à la place de sa lune de miel. C'était la période de Watergate et il nous lisait les enregistrements. Il nous a appris à dire « seins » en français.

Et Sam Grey a monté cette revue où on jouait tous ces sketches qu'on avait écrits. Pendant l’un de mes solos, j'ai distinctement entendu des rires. C'était un truc de mime. Il y avait un gars qui m'envoyait une balle et j'étais censé être un joueur de cricket et je renvoyais la balle avec une confiance et une arrogance suprêmes. C’est quand je cherchais la balle au loin que je réalisais que j'avais cogné l'arceau. Je me souviens avoir pensé : « hé, mais je les ai fait rire ! »

C'est après que j'ai découvert Peter Sellers. Mon père avait ses enregistrements et je me souviens avoir essayé d'imiter les accents. J’essayais d’imiter un accent indien avant de penser que ça me mettait dans une situation difficile, parce que quand on fait des accents de différentes ethnies du monde, on peut croire qu’on se moque. Je fais un numéro sur des Gallois qui ont sculpté Stonehenge et j’essaye de faire en sorte de ne pas me moquer. Y a ces druides mollassons et les Gallois leur disent : « Bande de cons ! »

J’étais donc à St Bede’s et… ouais. J’étais en très bonne condition physique, à cette époque. Je courais beaucoup. La mer est en bas de l’école et les Downs sur le côté. Le matin, on se levait à 7 heures et on marchait de la mer au récif. Ça nous déchiquetait les pieds.

Au beau milieu de la nuit, on entendait des grands boums, quand une vieille mine de la Deuxième Guerre Mondiale heurtait les falaises. Le cuisinier de l’école était garde-côte et il devait sortir pour s’assurer qu’il n’y en ait pas d’autres. Quand j’y étais, toutes les nuits, un projecteur balayait la chambre par la fenêtre depuis le phare Sovereign. Je m’endormais avec ce « wshhh », cet éclair lumineux qui passait par la fenêtre. On s’y habitue.

St Bedes

St Bede’s, donc. C’était un endroit agréable. Le directeur était un mec bien mais il s’obstinait à ne pas vouloir me faire jouer dans les pièces. Il y a pas longtemps, j’y suis retourné et je l’ai abordé en lui disant : « Vous ne m’avez jamais laissé intégrer aucune pièce ! – Oh, je suis désolé. – Mais vous ne m’avez jamais laissé intégrer aucune pièce ! – Je ne savais pas… - Mais pourquoi ?! » Je suis amoureux des South Downs maintenant. C’est un endroit unique. Sur la face nord, il n’y a pas de falaise, ça fait juste une grande pente, comme un genre de grosse colline escarpée qu’on peut dévaler entièrement en se roulant par terre.

Eastbourne College, règles à calcul, filles

À treize ans, je suis rentré au Eastbourne College, mais j’ai dû rater le premier samedi parce que mon père se remariait, ce que je trouvais rigolo. J’ai loupé le français. « Désolé d’avoir loupé le cours de français la semaine dernière, mes parents se sont mariés. » 

Ma première année, on m’a appris la règle à calculs. On m’a dit « La règle à calculs est importante. Sans elle, tu ne peux rien faire. La règle à calculs est un monstre d’efficacité, le plus moderne qui soit. Avec elle, tu peux toucher les étoiles. Achète-la, utilise-la, c’est ta règle à calculs ! » Au bout d’un an, c’était plutôt : « Aux chiottes, la règle à calculs. La calculatrice peut additionner sans qu’on ait à faire glisser ce putain de machin au milieu. Détruis-la. »

J’avais une jolie règle à calculs en plastique et tout glissait vers le haut et vers le bas, on pouvait mettre ce morceau-là et déplacer celui-là vers le haut et… ah ! À peu près 1 400. Des fois, ça ne marchait pas et ça arrondissait juste les choses. J’ai vu un film où ils étaient tous dans un vaisseau spatial et ils faisaient tout avec des règles à calculs. « À quelle distance est Pluton ? – À peu près à 1 400, monsieur. » 

Dans ma première école d’Eastbourne, un cinquième des élèves étaient des filles. Peut-être un quart. Dans cette école, pendant trois ans, il n’y avait pas de filles et elles arrivaient après. Je n’ai donc pas parlé aux filles pendant une année entière. C’est seulement à la fin de l’année que j’ai commencé à utiliser mon cerveau. Je pouvais dire « Oui ! Je viens de l’espace ! » ou d’autres conneries du genre.

Je crois totalement à l’éducation mixte, bien qu’elle bénéficie plus aux garçons. Les garçons ont tendance à dire aux filles « Tu bosses pas toi, hein ? » pour pouvoir les distraire.

Cadets, orientation, embuscade

CadetAu Eastbourne College, il y avait des trucs de cadets obligatoires. C’était des défilés, du jogging sur les collines en se cachant des gens en criant « Bang ».  Si ça n’avait pas été horriblement réel, ça ressemblait à un super jeu d’indiens et de cowboys. Je me cultivais grâce à des livres sur la guerre. Je sais que la guerre, c’est l’enfer, mais j’avais un peu envie de me retrouver impliqué dans cette lutte. C’était comme si je ne prenais pas toute la réalité des choses, juste la bravoure. La bravoure ? Ça fait vraiment con, dit comme ça, mais tous les aspects de la course, du saut, de l’escalade et des défilés me donnaient envie d’être dans l’armée. En vérité, à part la Deuxième Guerre Mondiale, la plupart des guerres sont des merdiers politiques. La Deuxième Guerre Mondiale était franche. « Ces gars-là sont des cons et ils essayent de tout envahir. Faut les arrêter et défendre notre pays. » Je me suis rallié à ce patriotisme.

J’ai suivi un cours spécial, qui m’a un peu déçu parce que je n’étais pas très doué. J’étais dans ce groupe et nous ne gagnions rien jusqu’à l’orientation, où j’ai été bon grâce aux Scouts. Il y avait toute une logique dans la lecture de carte: il faut prendre un repère et le suivre même si on croyait avoir tort. Parce que même si la boussole indique une direction, on a tendance à penser putain je suis pas dans le bon sens, mais c’est là qu’on se perd. Bref, avec l’orientation, on s’en est bien tiré.

On a fait un exercice d’embuscade. On était tous à l’arrière d’un camion de l’armée qui avançait. Il y avait trois camions et ils se sont arrêtés. Un type qui avait déjà fait ce genre de trucs a dit « C’est une embuscade ! Courez ! » Tout le monde est sorti des camions et a commencé à détaler dans les sous-bois. C’est là qu’un genre de colonel s’est pointé et a dit « Bon, vous n’êtes pas censés vous barrer ! – On est rentrés à Blighty, alors ? – Non, du tout. Vous avez tous été capturés. Et vous devez aller en camp de concentration. » On nous a donc emmenés dans un « camp de concentration ». C’était un bien grand mot. C’était une zone murée, fermée avec des fils de fer et on devait tous s’accroupir avec les mains derrière la tête, donc on avait les jambes pleines de courbatures. On a fini par comprendre « On est censés s’échapper d’ici », donc après un moment, d’une façon ou d’une autre, certains d’entre nous sont sortis. Et là, des soldats nous poursuivaient en tirant à blanc et il fallait essayer de les frapper avec des bouts de bois. Rien que de très basique.

Il y avait ce parachutiste à qui j’essayais de parler. Je lui ai dit « C’est comment, d’être dans l’armée ? » Ce à quoi il a répondu : « Va te faire foutre. » Je me suis dit, ouais… Merci de m’encourager et de me motiver. Il y avait cet autre gamin qui suivait ce cours de cadets. Il a reçu une promotion et moi pas. J’ai seulement pensé, c’est un peu arbitraire, non ? Je savais que j’avais été aussi bon que lui. Parce que je pensais que l’idée, c’était qu’en se montrant volontaire et en suivant le cours, on obtenait davantage de galons et de trucs du style.

Encore des embuscades, flingues et bus

En fait, j’avais acheté des galons de colonel. Je me baladais avec mes galons de colonel et un pistolet que j’avais acheté en France. Il ressemblait à un pistolet de starter. On s’entraînait dans les Downs et ils disaient : « Va y avoir une embuscade aujourd’hui, vous allez tomber dans une embuscade. » et c’était génial donc on partait avec des fusils Enfield .303, en attendant l’embuscade. Et avant de partir, je faisais tout le cérémonial du fusil, je le chargeais et le déchargeais et tout, jusqu’à ce que je le casse.

J’avais cassé mon flingue donc j’avais un grand fusil qui ne marchait pas et ce pistolet et mes galons de colonel. Donc, j’y suis allé et on se baladait juste en attendant l’embuscade et d’un coup « Embuscade ! » et tout le monde se jetait à terre et on tirait, on était dans leur embuscade et ils étaient dans la nôtre. On avait tous des trucs qui faisaient bang, en gros. On faisait « bang bang » et ils répondaient « bang bang bang » et nous « bang bang bang bang ».

Après un moment, on a commencé à réaliser qu’on n’était pas touchés en faisant ça, donc on a commencé à faire « bang bang bang » debout. Clairement, dans la vraie vie, ça nous aurait tués, mais on a réalisé qu’on ne tuait personne ici, donc on a commencé à tirer dans le tas. Je me déplaçais avec mon pistolet, en tirant sur mes coéquipiers. Bang bang bang, un après-midi de fou.

Ils nous ont dit : « Ok, vous vous en êtes bien sortis, sauf que vous êtes tous morts et que vous avez tous triché. Maintenant, vous devez retourner à Eastbourne sans vous faire capturer par, je sais pas moi, des commandos nazi. Utilisez toutes les ruses que vous connaissez. » Tout le monde contournait les Downs, du coup, avec ce type, Paul Wedge, on est descendus jusqu’à un arrêt de bus et on a pris le bus, quand les écoles commençaient à se vider, vers quatre heures. On a pris un bus pour la ville avec plein d’écoliers sur notre chemin du retour. Pour moi, c’était une super initiative ; une chose digne du SAS. On était assis là, avec nos fusils et nos uniformes, entourés de gamins qui nous fixaient tous. On est arrivés à bon port et en avance.

Billy Bragg, SAS… Théâtre ?

C’était une époque bizarre. J’avais des idées parallèles. C’était clairement impossible d’être comédien dans l’armée. L’histoire de l’ENSA (Entertainments National Service Association, l’organisme qui organisait des spectacles pour l’armée), ça n’était plus vraiment dans l’air du temps. J’en parlais à Billy Bragg. Billy Bragg est la seule personne qui ait été dans Top of the Pops (une émission musicale de la BBC) et qui sache conduire un tank.

La SAS,c’était de la course, des sauts et des défilés de niveau avancé. Des bérets bleus, et un grand mystère. Ils étaient tous auto-suffisants, de façon à ce que, si un membre de la division se faisait tuer, les autres savaient quoi faire. Ce n’était pas « Zut, c’était le responsable des explosifs. On va devoir gérer les explosifs sans lui. – J’y connais rien en explosifs. Ils font bang, c’est ça ? »

Ça n’avait aucun sens pour moi parce que je voulais juste être comédien. Il y avait cette idée qu’il fallait être fou pour vouloir être comédien, mais plus je me rapprochais de mes seize ans, plus je pensais que c’était possible. Je ne courais plus, donc je n’étais pas en bonne condition physique et je n’avais pas eu de promotion, donc je pensais et puis merde !

Donc après ce cours, je me suis dit, bien évidemment : « Si le mérite n’est pas récompensé, je m’en tape, je vais devenir travesti. »

[Note de l’éditeur : la transmission est terminée. Mais Eddie a persévéré, a eu beaucoup de succès à la fois comme comédien mais aussi comme travesti. Ça ne s’est pas fait d’un coup, bien sûr. D’abord, il a fait du théâtre de rue, puis des cabarets, une apparition au célèbre Comedy Store de Londres en 1987. Il a ensuite eu son propre club, le Raging Bull, à Soho où il a commencé à attirer l’attention avec ses facultés d’improvisation. Puis, en 1993, il a pris un risque énorme en réservant l’Ambassadors Theatre, dans le West End de Londres pour une tournée de son premier one man show. Ca a bien marché.

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